A l’heure de la diversification, les Pme de transport pourront-elles gagner leur part du gâteau logistique ? La complémentarité entre deux métiers différents est-elle le Nirvana tant attendu par un secteur en perte de rentabilité ?
Quand un dirigeant d’une entreprise de transport rencontre un autre patron d’une entreprise de transport, qu’est ce qu’ils se racontent ? Des histoires de… logistique !
Ainsi le nouvel Eden serait logistique ou ne serait pas. « Ceux qui font du transport pur, sans se diversifier, sont condamnés à mourir », assure Patrice Péricard, pdg des Transports Bert qui applique cette théorie chez lui : « Depuis trois ans, nous avons stoppé le développement du transport pour augmenter la part de la logistique. » Philippe Fournier, à la tête de la société éponyme ne cache pas, non plus, son enthousiasme d’être « passé de l’autre côté du miroir » depuis qu’il réalise 30 % de son chiffre d’affaires dans la logistique. Et, il compte bien ne pas s’arrêter en si bon chemin : « Dans deux ans il faut que je sois à 50 / 50 sinon je disparais ». Pour bien marquer son changement de cap, il n’a pas hésité, dès 1997, à rebaptiser les transports Fournier en Fournier logistique. Si l’appel des sirènes logisticiennes a su séduire un grand nombre de PME, « le ticket d’entrée dans la logistique n’est pas forcément une prolongation naturelle du transport » met en garde Hervé Cornede, délégué général à TLF. « C’est une erreur de faire croire aux entreprises : vous avez des marges faibles en transport et bien vous allez trouver l’Eldorado à côté. »
Alors pourquoi cet engouement, débuté il y a une dizaine d’années, ne cesse-t-il de s’emballer ? Encouragées par des success story, à l’exemple du groupe Faure et Machet devenu FM Logistic et de la diversification réussie de grands noms comme Norbert Dentressangle ou Giraud (aujourd’hui Premium Logistics) de nombreuses PME du transport, souvent engluées dans la sinistrose, cèdent à la tentation. Mais attention aux « vraies fausses » informations véhiculées, notamment, par la presse avertit Jean-Paul Meyronneinc, professeur associé au CNAM et conseiller en communication à la FNTR. « Lorsque leurs clients leur demandent des prestations complémentaires, les transporteurs disent oui car ils ont lu que c’était bien de le faire ! Mais il ne faut pas se leurrer, l’idée selon laquelle il faut faire de la logistique pour compenser les pertes du transport, je n’y crois pas.
Dans le passé, certains groupes ont payé ce virage 100 % logistique au prix fort, en déposant leur bilan ». Une analyse partagée par Francis Lemor, président de Stef-TFE qui a rétabli quelques vérités lors de la table ronde réunissant onze prestataires logistiques (cf. Journal de la Logistique de novembre 2004) : « La logistique à une bonne image dans l’opinion publique car les médias la présentent comme un secteur d’avenir qui dégage des marges.
Mais la réalité n’est pas celle là. » Une responsabilité élargie à la profession elle-même par le Pdg de Geodis, également présent lors de cette rencontre entre chefs d’entreprise. Sans complaisance, il parle de sa propre expérience. « A force de dire le transport ne vaut rien, la logistique c’est de la valeur ajoutée avec laquelle on gagne de l’argent, il ne faut pas s’étonner que nos clients ou d’autres entreprises regardent cette activité de plus près » Même à l’intérieur du groupe, la réorganisation entreprise par Pierre Blayau dans ce sens a fait grincer des dents. « En 2000, nous avons vécu une explosion interne entre ceux qui étaient Calberson, donc transport, et ceux qui étaient logistique. Mes modestes travaux ont permis de gérer cette crise et de recentrer tout le monde sur les objectifs de l’entreprise » continue le Pdg avant d’enfoncer encore un peu plus le clou, « Geodis gagne plus d’argent dans la messagerie que dans logistique. Nous n’hésitons pas à le dire et à le publier. Le message de notre profession devrait être plus nuancé. »
Bien sûr, ces grands faiseurs, souvent côtés en bourse, n’ont rien de commun avec les quelques milliers de PME, voire TPE, du secteur du transport. Même si à l’origine certains de ces noms étaient de simples transporteurs, la comparaison devrait s’arrêter là.
Pas sûr. Pour Jean Schmitt, président d’Heppner, qui se définit comme une entreprise familiale - même si avec le rachat, cette année, du réseau XP France, il connaît une forte augmentation de son chiffre d’affaires - le constat est amer. « Compte tenu de notre stratégie de proximité qui consiste à proposer une offre logistique à des sociétés déjà clientes chez nous en messagerie, nos adversaires sont rarement de grands groupes mais de petits entrants qui ont souvent du mal à réaliser des analyses ou des études précises. Vous trouvez en province de nombreux petits transporteurs qui s’intitulent logisticiens, ce qui contribue encore à accentuer la pression sur les prix. » Pour s’y retrouver n’est-il pas nécessaire de commencer par définir le simple mot LOGISTIQUE. De la PME locale au groupe international, chacun y va de son offre, de son approche.
« La logistique, cela veut tout et rien dire » précise Hervé Cornede, « certains incluent les flux d’information et de marchandise alors que d’autres s’arrêtent au stockage de palettes ».
« La majorité des petites entreprise de transport font un peu d’entreposage avec quelques tableurs Excel » confirme Jean-Paul Meyronneinc. Une solution de proximité majoritairement créée à partir de l’activité transport et à la demande d’un client. « En région il existe tout un tissu de PME, souvent mono-site, qui ont besoin de transport et de stockage. C’est une relation petite entreprise à petite entreprise implantée dans une même région. Au départ, il n’y a pas une stratégie réfléchie mais le souci de rendre service à son chargeur. Et puis, finalement, les transporteurs finissent par se dire, ce boulot est intéressant et décident de se structurer, de s’équiper. Ils construisent un petit entrepôt de 1 000 à 5 000 m2, investissent dans un chariot élévateur, un logiciel….
En province, le foncier n’est pas cher, la main d’œuvre plus facile à trouver qu’en Ile-de-France. Ceux qui ont franchi le pas étaient souvent liés à la grande distribution. C’est rarement une stratégie bâtie et voulue » assure le conseiller communication de la FNTR. C’est le cas de Philippe Fournier, qui a dû créer une structure logistique pour accompagner son client « transport », Panzani. Après avoir remporté le contrat « export » pour cette marque alimentaire, Fournier Logistique aménage dans des locaux situés au centre de Marseille et assure aujourd’hui la gestion de 800 conteneurs EVP par an à destination des pays hors UE.
Avec 36 personnes, dont 5 dans la logistique, le Pdg ne jure plus que par sa nouvelle activité. Sans complexes, il affirme ne pas pouvoir connaître l’échec. « Je repars dans une démarche philosophique différente mais tellement plus facile que dans le transport. Il y a encore quelques temps lorsque je voyais un gros site logistique, je pensais ne jamais pouvoir y arriver. Cinq mois plus tard, j’ai 5 500 m2 d’entrepôt, un magasin sous douane et moins de soucis qu’avant. Quand vous dites au revoir à vos chariots élévateurs le soir, vous pouvez dormir tranquille. Et le matin, lorsque vous leur dites bonjour, il sont gonflés à bloc puisque vous les avez mis en charge toute la nuit !
Ce n’est pas toujours le cas avec les chauffeurs. Lorsque vous avez fait du transport routier, vous pouvez tout faire !» Pour Brigitte Herbomez qui dirige Wim Bosman France, si le point de départ est identique, la professionnalisation est une étape obligatoire pour réussir sa diversification. « Au début nous nous sommes contentés de suivre nos clients, nous nous adaptions à leurs besoins. Aujourd’hui, l’intégration de la logistique est devenue une volonté de management de la direction et c’est elle qui génère le transport. »
Avec près de 5 000 m 2 d’entrepôts basés en région parisienne, l’entreprise offre surtout du stockage à des clients non nationaux. Une spécificité liée en grande partie à la culture internationale du groupe néerlandais Wim Bosman. Certains des salariés français sont même allés se former en Hollande : « Notre groupe possède dans ce pays, plate-forme tournante de grands commerçants, une véritable expertise logistique » précise Brigitte Herbomez qui n’envisage pourtant pas de basculer totalement. « Si j’envisage de faire évoluer mon chiffre d’affaires logistique de 13 % actuellement à 37 % dans cinq ans, nous devons garder notre cœur d’action en proposant du transport. Etre entièrement tributaire de la sous-traitance, serait une erreur, surtout en Ile-de-France. »
D’autres ont fait le pas. Même début d’histoire. Il était une fois quatre cadres, dont Patrice Péricard, actuel Pdg des transports Bert, qui décident de racheter leur entreprise et ses 35 camions. Quatre ans plus tard, ils misent sur un développement de l’activité logistique et s’installent dans la Drome. En 2004, ils sont à la tête de 400 « moteurs » et de 600 personnes. « Au départ nous avons fait ce que nous demandaient nos clients transport. Du passage à quai des marchandises, nous avons naturellement glissé vers la gestion de stocks tampons. Au bout de 5/6 ans, lorsque nous avons été performants, nous avons construit des bâtiments et commencé à démarcher des sociétés uniquement en proposant de la logistique : conditionnement, emballage, préparations de commandes... »
En retour la logistique génère du transport. Le processus de stimulation réciproque est enclenché et la croissance du groupe Bert aussi. Une réussite sûrement accompagnée par la lucidité et les choix du chef d’entreprise. « Tout le monde peut faire le premier pas. Réussir le deuxième c’est autre chose. Souvent les transporteurs font du stockage de base en utilisant les employés de leur activité transport mais ne parviennent pas à passer à de la vraie logistique où il faut savoir s’entourer de professionnels. » Si il existe effectivement de fortes synergies entre les deux activités, la logistique ne peut être abordée comme une bouée de sauvetage.
Le ticket d’entrée nécessite une grande capacité d’investissement et cette diversification doit s’inscrire dans une logique industrielle très différente du transport. Complémentarité oui, palliatif à la dégradation de la fonction transport, non. Valentin Pisa Burgos, directeur associé de Diagma, cabinet de conseil en supply chain n’hésite pas à imager ces propos : « Il facile de dire l’herbe est plus verte ailleurs. Mais j’ai bien peur qu’il faille un estomac bien spécifique pour la manger, elle n’est pas facile à digérer ! Si l’on fait de la logistique comme on respire ça marche, mais si on fait de la logistique parce qu’à un moment donné on a besoin de respirer, ça ne peut pas marcher. Aujourd’hui, le marché a besoin d’entrepôts mutualisés, non pas 5 000 m2 mais 50 000 ou 80 000 m2. Une PME ne pourra pas investir dans de telles plateformes. Voilà les limites du déplacement du transport vers la logistique. »
Pour une dizaine de belles success story, beaucoup de « petits ou moyens transporteurs » risquent d’y perdre quelques illusions. Si le marché local aiguise les appétits logistiques, « il ne faut pas se leurrer » conclut Jeanpaul Meyronneinc, « la logistique n’est pas le métier de base des transporteurs, elle ne peut être rentable que si elle est considérée comme un appoint.
Leur business c’est le transport et les marges ils les font sur le transport. Sinon il faut être logisticien et non pas transporteur ! » C’est vrai, assure un professionnel du secteur, Noël Comte, dirigeant de Sotradel. « Attention aux miroirs aux alouettes. Si on fait mal son métier de logisticien, il n’y a pas plus d’argent à gagner dans la logistique que dans le transport. » Et bien justement. Le phénomène inverse ne devient-il pas « tendance ». Ou simplement nécessaire.
Explications. Les logisticiens « pure player » - comme ils se nomment eux-mêmes - ne se mettent-il pas à rêver de camions. Le transport est-il vraiment le maillon faible ?
Certains groupes se sont mêmes retirés de la logistique pour se recentrer sur la messagerie. « Aujourd’hui, l’élément différenciant pour un prestataire logistique, c’est la maîtrise de ses transports » confirme Valentin Pisa Burgos. « Cela ne veut pas dire acheter systématiquement des camions mais avoir une main mise sur cette activité. Si à peu près tout le monde arrive à avoir de bons ratios de taux de services dans les entrepôts, il n’en n’est pas de même en transport. Les niveaux peuvent être très variés, c’est ce qui fera la différence à l’avenir. » Sans langue de bois, le Pdg de Sotradel affine cette analyse. « Les prestataires logistiques se sont aperçus, après avoir bavé sur le transport, qu’un maillon sur deux de la chaîne est un flux de déplacement physique de la marchandise. Je transporte, j’entrepose, je retransporte, j’agrège, je retransporte, je dispatche.
Vouloir se rattraper sur l’un, sous prétexte que l’on a perdu de l’argent sur l’autre, c’est une fausse bonne réponse. Ce est essentiel, c’est non pas de tout savoir faire, mais de tout organiser. Si vous n’êtes pas livré au bon endroit, au bon moment, à la bonne quantité et au bon coût, et bien finalement votre chaîne ne sera pas cohérente et votre service pas efficient. »
Isabelle Gazzola