À quoi ressembleront nos entrepôts et plates-formes logistiques en 2020 ? Les logisticiens envisagent de vastes zones regroupées, régies par le développement durable. Et où l'homme aurait encore sa place. Le développement durable est devenu une préoccupation majeure de la logistique
la réponse adaptée sera éco-construction, écogestion, confort, santé, sécurité.Les Cassandre avaient prédit de vastes complexes industriels couleurs rouille, à l'atmosphère viciée par une pollution brûle poumon. Et dans cette vision apocalyptique, l'homme privé de travail, auquel l'on aurait substitué le robot et sa force constante et infatigable. Stop. Après un tour de table, le moins que l'on puisse écrire, c'est que nos logisticiens et industriels n'en prennent pas le chemin.
Pour comprendre la logistique de demain, il faut s'attarder sur ce qui alimente les entrepôts, les flux de marchandises. Nicolas Gellé, directeur associé du cabinet de consulting Valtech Axelboss, explique que pour se projeter dans le futur, faut déjà lire les tendances actuelles. Et celles-ci traduisent une augmentation des flux d'importation, corrélés par une désindustrialisation de l'Europe. » Concrètement cette modification géoéconomique va donner des rames à l'activité portuaire. Et il y a de fortes chances en 2020 pour que leur hinterland grossisse afin d'accueillir toute la richesse du monde.
Le Havre, Marseille ou Nantes font partie de la liste probable. D'autres centres de regroupement pousseront, des espaces agglomérés autour de nœuds routiers tels Orléans ou le bassin rhodanien. D'après Nicolas Gellé, « ces nœuds vont favoriser le développement de plates-formes d'éclatement. Il est fort probable que se généralisent de vastes plates-formes de 60 000 à 120 000 m2 où les industriels regrouperont leur capacité d'entreposage pour mutualiser les coûts logistiques. »
CAMION UN JOUR, CAMION TOUJOURS
L'intensification des flux d'importation va avoir pour conséquence directe la densification du trafic routier. La France de 2020 va-telle pour autant ressembler au périphérique parisien à heure de pointe ? Deux freins s'opposent à cette vision aussi noire qu'une fumée de pot d'échappement. Le lent déclin des ressources en pétrole et la hausse du gasoil vont frapper les logisticiens et transporteurs au porte-monnaie. A ce prix, les responsables réfléchissent aux alternatives. Mais à entendre les experts, il est peu probable que le biocarburant (huile de palme, éthanol), supplante l'énergie fossile.
Mais peu importe. Cette prise de conscience, imposée ou voulue, s'inscrit dans un mouvement de fond plus large, né à l'aube du 21è siècle. Dans quinze ans, les logisticiens seront les acteurs d’une révolution qui a débuté aujourd’hui, celle du « Facteur 4 ». Inspiré d'un rapport sur le développement durable, le principe vise à réduire la pollution. Et pour diminuer la consommation de CO2, dont sont responsables nombre de camions sur les routes, il a fallu repenser le transport. Guy Prieur, directeur du cabinet d'architectes Siretec croit «qu'à l'heure de l'entreprise citoyenne et du développement durable, la logistique doit changer son image négative, en revoyant son flux de véhicules à forte nuisance sonore et polluante ». La généralisation de la trimodalité, fer, route et fluvial, est fortement envisagée. Après la réception aux quais des ports, Nicolas Gellé «imagine de grands hubs nationaux en fer, avec des relais locaux pour le routier. » De même, le transport fluvial est promis à un bel avenir. Les communautés de communes et régions du nord de la France ont entamé le creusement de canaux, chantiers pharaoniques et de long terme. Le ferroutage devrait se développer.
Mais si les prestataires réclament de plus en plus de sites embranchés fer, les architectes conservent le sésame logistique dans tout projet : la porte à quai. Au risque de décevoir les plus puristes des écologistes, explique François Mondou, président du cabinet d'ingénierie et de consulting KeyLog, « le transport routier ne va pas diminuer pour autant, au contraire. La route conserve une flexibilité, une réactivité que le rail n'aura jamais. » Mais l'essentiel est que l'idée ait fait son chemin. Et que chez les concepteurs d'entrepôts, le facteur 4 soit devenu un facteur clé.
INTÉGRATION DES ENTEPOTS DANS LE PAYSAGE
En dehors des vastes zones logistiques d'hinterlands, les platesformes aval continueront d'essaimer le paysage. Mais de façon beaucoup moins voyante. Guy Prieur nous livre le probable futur mode d'emploi : « la réponse adaptée sera éco-construction, écogestion, confort, santé, sécurité. » Vu du ciel, l'espace logistique s'agrandit et… s'efface. Pour le directeur de Siretec, « les bâtiments seront construits sur de grandes parcelles de terrain permettant un paysage de qualité.» Tina Paillet, directrice du développement chez le promoteur immobilier Gazeley, travaille sur de vastes zones modulaires allant jusqu'à 550 000 m2. Le développement durable passe par la disparition des friches industrielles, trop difficiles à recycler.
« Il est fort possible qu'on les enterre pour les intégrer dans le paysage, prédit-elle. D'aucuns parient également sur l'avènement de la toiture végétale. Philippe Gallois, directeur associé du cabinet d'architecte SAGL milite « pour ces toits de verdure, qui cumulent l'intégration esthétique du site dans l'espace, un confort thermique et acoustique ainsi que la récupération des eaux pluviales. » À noter que les Scandinaves avaient songé à la technique, il y a dix siècles de cela.
Les matériaux utilisés vont également passer sous les fourches caudines du développement durable. Selon Guy Prieur, les grandes surfaces de façade « qui permettent de donner une image verte » vont se généraliser Le lamellé-collé a de beaux jours devant lui, la tôle nervurée et chamarrée aussi. En 2020, l'esthétique n'est plus superflue pour le logisticien, il fait partie intégrante de son univers. « Mais cela dépendra encore des bourses de tout un chacun », relativise Philippe Gallois. Le concept d'énergie positive aura lui aussi abouti. « L'énergie positive, explique François Mondou, regroupe les caractéristiques d'autonomie d'un bâtiment lorsqu'il produit plus qu'il ne consomme. » Demain, ces systèmes « verts » seront nettement plus performants qu'à l'heure actuelle. Cela passe par les pales d'éoliennes érigées dans les campagnes ou les cellules
photovoltaïques et panneaux solaires.
GIGANTISME DES ENTREPOTS, OUI, MAIS ENTREPOTS MODULAIRES
Si pour certains, les dimensions de l'entrepôt vont s'accroître, pour d'autres, l'espace ne va pas diminuer. Pour Nicolas Gellé « il y aura moins d'entrepôts afin d'entraîner un effet de massification. Ce sera l'œuvre de grands prestataires ou de promoteurs immobiliers qui veulent se diversifier dans la logistique ». Gazeley, avec son projet de 550 000 m2, colle à cette idée. Pour Philippe Gallois, « il y aura de la place pour les entrepôts individuels. » Dans tous les cas, l'espace logistique s'ouvre à la modularité. François Mondou évoque « un passage de la logistique extensive à une logistique intensive. L'avenir nous réserve plus d'efficience et de rapidité dans les temps de cycle.» La modularité de « l'abri » conçu par Gazeley abonde dans ce sens. L'espace peut être scindé en de multiples zones qu'un mur coupe-feu peut agrandir ou diminuer à loisir.
AUTOMATISATION OU HOMME ?

On imagine ces pharaoniques plates-formes arpentées par des robots de tout métal, reproduisant un ballet parfaitement huilé et assurant un taux d'erreur de 0%. Et dans ce monde, le Charlie Chaplin des « Temps modernes » n'aurait plus sa place, l'homo manutentio en général ayant disparu. Hélas derechef pour les catastrophistes à la mode de Saint Jean, la réalité de 2020 s'annonce moins en avance que prévu. Nicolas Gellé de Valtech Axelboss est catégorique : « Je ne crois pas à l'automatisation parce qu'il faudra conserver de la flexibilité, ce que n'offrent pas des solutions mécanisées ». Et dès qu'il s'agit d'interroger les constructeurs responsables, les réponses tardent à fuser. À l'exception de Still et son système ingénieux de RFID (cf. article sur Still), les grands constructeurs du chariot élévateur se bornent à évoquer un engin un peu plus électronique, plus fiable, plus sécurisé. Tout juste présentet- on les piles à combustion type hydrogène comme une technologie acquise mais peu demandée. Même écho chez les concepteurs de système ; l'automatisation n'a pas accompli de bond de géant. Seul l'expert François Mondou évoque des progrès réalisés dans les automatismes.
« La compacité va jouer sur le design des installations de stockage. Il sera rare de voir des kilomètres de convoyeurs promener une marchandise pendant des heures. Plutôt que d'installer des bras de tapis parallèles, les ingénieurs de demain opteront pour des superpositions, développeront des systèmes de descenseur/ascenseur pour faire du tri vertical. Pour contourner la limite d'adhérence des charges évaluée à 21 degrés de pente, des éléments en spirale vont se généraliser ».
L'essentiel du progrès va se concentrer sur la partie mécatronique. Ce domaine englobe tous les composants électroniques (cellules, capteurs, etc.) que l'on vient greffer sur les installations pour piloter les changements de direction hauteur ou tri. Les trois grands fabricants, Siemens, Alan Bradley et Schneider abordent grâce aux technologies employées par la Nasa. « Quand un automate se met en panne, explique François Mondou, il le signale et le technicien pratique la maintenance préventive pour le remplacer dans les meilleurs délais. »
Alors oui, ou non, l'homme va-t-il disparaître du paysage ?

Non, répond-on, unanime : ce sont les métiers qui vont évoluer. Les emplois de manutentionnaires seront repris par des machines. L'opérateur va être réemployé dans le même périmètre mais sur des fonctions différentes. « Nous l'avons constaté dans le secteur pharmaceutique, révèle François Mondou. Ils n'ont pas licencié leurs ressources humaines mais les ont fait évoluer vers des emplois plus qualifiés et motivants. Ils sont devenus informaticiens. » Le changement va se traduire physiquement. « Nous serons dans l'ère de la différenciation retardée, prédit Nicolas Gellé. Ce qui implique une transformation du produit le plus en aval possible. Les ressources inertes seront considérées comme de la non-valeur ajoutée. Face à cette vision dynamique, on va diminuer les espaces de stockage. » La zone de préparation de commande va s'agrandir au détriment des zones de stockage. Jean Claude Momeux, directeur chez Siretec, parie pour « une réflexion sur l'emballage, avec des cartons qui prendront moins de place ». Et dans ces zones stratégiques, la présence de l'homme sera encore requise. On ne remplace pas facilement un cerveau par un processeur.
N° 34 - Avril 2006 LE JOURNAL DE LA LOGISTIQUE