Si le terme « traçabilité » n’est apparu dans les dictionnaires qu’aux alentours de l’an 2000, la chose est connue depuis longtemps. Selon la définition actuellement retenue, la traçabilité est la capacité à retracer, à travers toutes les étapes de la production, de la transformation et de la distribution, le cheminement des produits. Elle permet d’améliorer la qualité, le service et l’efficacité globale d’une organisation. Parler de traçabilité aujourd’hui, c’est évoquer immédiatement les techniques utilisées, du code à barres aux puces RFID, en passant par les cartes avec ou sans contact. C’est oublier un peu vite que d’autres techniques ont existé tout au long de la très longue histoire de la traçabilité.

Les premiers exemples de traçabilité sont des preuves de passage à un endroit donné ou des certificats d’origine. L’interprétation des mains négatives apposées sur les parois des grottes ornées de Cosquer à Lascaux et de Chauvet à Altamira comme des signatures de passages de certains de nos ancêtres est certes osée. Mais ne peut-on pas rêver que Cro-Magnon, de retour de la Guerre du Feu, a signé son passage de cette manière ?
La plus ancienne évidence de traçabilité remonte au 5e millénaire avant Jésus- Christ, dans les civilisations élamite et sumérienne. Un grand nombre de dons faits aux temples étaient accompagnés d’une marque d’identification. Cette marque était faite sur une tablette d’argile ou sur le col des vases à l’aide d’un cylindre gravé que le donateur utilisait comme signature. Une inscription typique est : « Ceci est le don de X, scribe du temple de Y. Cette huile provient des plantations de Z ». Les interminables inventaires des magasins royaux consignés sur les tablettes d’argile de Sumer, d’Ugarit ou d’Elam apportent le preuve de cette traçabilité. Certains indiquent non seulement ce qui est présent dans le magasin mais aussi l’origine de cette marchandise et sa date d’arrivée.
Plus tard, avec le développement des empires assyrien et égyptien, les administrations ont fait un ample usage de la traçabilité. Les supports préférentiels seront la tablette d’argile pour Assur et le papyrus pour l’Egypte. Il s’agit essentiellement d’identifier et de suivre les contributions volontaires prélevées sur les productions agricoles et artisanales. Les jarres contenant l’huile ou le vin sont marquées du nom du contributeur, souvent accompagné de sa profession et de son lieu de résidence. En Egypte, les objets offerts sont le plus souvent ornés d’un cartouche contenant les mêmes indications. Il est d’ailleurs amusant de noter que ces cartouches vont donner lieu aux premières falsifications de la traçabilité. Pharaon faisait signer ses statues et les bâtiments qu’il faisait édifier. Mais il n’avait pas prévu que certains de ses successeurs se feraient connaître comme généreux donateurs et grands bâtisseurs uniquement grâce à leur génie de faussaires, en regravant les cartouches pour s’attribuer les réalisations des pharaons précédents. Ramsès II, l’un des pharaons les plus connus, est probablement aussi le plus grand usurpateur.
Puis, les méditerranéens, Phéniciens, Grecs et Romains, ont tracé les amphores à travers tout le bassin méditerranéen. Comme les contenants n’étaient pas réutilisables, une gravure sur le col de l’amphore indiquait simplement le produit transporté et son origine. Les lingots de métal - plomb, argent, étain - étaient également identifiés par des marques gravées. Les tessons d’argile des amphores ont beaucoup mieux résisté que les autres supports mais on peut supposer que la plupart des marchandises étaient accompagnées d’éléments d’identification concernant leur origine et leur destination.
Les marins phéniciens, qui ont inventé l’alphabet et la navigation commerciale, ont probablement aussi inventé tout ce qui va avec, de la liste de colisage au bon de livraison et au connaissement maritime. Les administrations fonctionnant partout sur le même modèle, on peut penser que les mêmes exigences de traçabilité ont été imposées dans l’Empire chinois et dans tout l’Extrême-Orient. Après l’effondrement de l’Empire romain, les échanges de marchandises n’ont plus besoin de traçabilité pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ils se font quasi uniquement dans des relations de voisinage. Ensuite, les Barbares, auteurs des Grandes Invasions, ne se soucient guère de la traçabilité de leur butin. Enfin, les impôts sont payés en métal précieux (or ou argent) ou en nature (corvée). La dîme n’apparaîtra que plus tardivement au Haut Moyen-Âge. Cependant, dans les couvents et dans les églises, se maintiennent des exemples de traçabilité aussi bien dans l’église d’Orient que dans celle d’Occident. Ils s’appliquent surtout aux oeuvres d’art offertes aux souverains ou transmises de monastère en monastère.
Le Psautier de Théophano en est l’illustration parfaite. Il porte l’inscription suivante : « Fait à la demande d’Othon, Roi et Empereur, pour le mariage de son fils bien-aimé Othon avec la Très Noble et Très Gracieuse Théophano, Princesse de Byzance. Ce livre est le cadeau de Sa Grâce Très Chrétienne à la Princesse. Diarmaid, moine de Saint-Gall, scripsit et pinxit. » On a appelé cela une dédicace. En fait, tous les éléments de la traçabilité sont réunis. On sait qui est le donneur d’ordre, qui est la destinataire et quel est l’ouvrier qui a effectué le travail. Pour que cela soit complet au sens moderne du terme « traçabilité », il aurait fallu que nous sachions quels moutons avaient fourni le parchemin et quel artisan l’avait fabriqué.
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C’est également dans le monde ecclésiastique que l’on trouve le premier exemple de suivi des différentes étapes d’un voyage. Les pèlerins qui faisaient le pèlerinage de Saint- Jacques-de-Compostelle à titre de pénitence, devaient rapporter à leur confesseur, la preuve qu’ils étaient bien allés au terme de leur voyage. Ils prirent donc l’habitude de rapporter des preuves de passage dans les monastères qui les hébergeaient tout au long du chemin. Certains faisaient apposer le sceau du monastère sur un parchemin, d’autres gravaient un signe sur la coquille qui les accompagnait. Ils pouvaient ainsi produire une feuille de route estampillée à chaque étape.

Plus tard, le développement des voyages maritimes, l’accroissement du commerce international et l’amélioration des administrations entraîneront une explosion de la traçabilité. Marquage des colis maritimes, listes d’embarquement, inventaires sont autant de preuves de cette utilisation intensive de la traçabilité. Dont les excès donneront même matière à dérision dans quelques comédies de Molière ou dans les romans de Lesage. Jusqu’au XXe siècle, la traçabilité a toujours reposé sur des techniques de copistes. Une identification manuscrite ou pictographique est apposée sur l’objet à suivre et une transcription en est faite sur des registres au fur et à mesure des besoins. Il faudra attendre l’arrivée des cartes perforées (merci Mr Hollerith) pour pouvoir automatiser certaines fonctions de traçabilité.
Malgré tous leurs défauts, ces supports vont permettre des avancées décisives par la rapidité et la sécurité de lecture et d’écriture. A partir des années 1950, la généralisation des codes à barres puis des cartes à puces et enfin de la RFID permettra une automatisation croissante de la traçabilité ainsi qu’une réduction drastique des coûts associés. Sans oublier bien sûr le rôle des technologies de l’information qui permettent de traiter plus d’information, plus vite.
Il faut cependant remarquer que jusqu’à ce jour, on ne trace correctement que des contenants et on fait confiance aux indications portées sur ces contenants pour tracer le contenu. La véritable révolution de la traçabilité aura lieu lorsque les éléments d’identification seront gravés dans la matière même que l’on veut tracer.
Une première série de brevets vient d’être déposée en Suisse pour couvrir un procédé de traçabilité des lots de produits chimiques et/ou pharmaceutiques à partir des caractéristiques des produits eux-mêmes. Attendons de voir arriver les applications pratiques de cette technique, alléchante à première vue, pour avoir une traçabilité complète et efficace de tous les produits.
Petite histoire de la traçabilité :
YVES REHBY, CFPIM - CIRM - CONSULTANT EN ORGANISATION INDUSTRIELLEPublié par GS1 : Décodez l’actualité n°89 | pour logistique.com